D’amour et de mépris : le prenom humilie

Avant notre naissance, ou dans les quelques heures qui suivent, une personne , le plus souvent nos parents ont choisi pour nous un prénom.

Parfois lié à une tradition, parfois au contraire créatif, lien avec une personne ou un groupe . Marqué par la culture et la génération de ses parents.

Etre nommé est une grande chose.

Un prénom pour un rêve, un prénom pour un avenir. Une projection de soi-même.

Ce prénom tant de fois prononcé, avec tendresse et attention, pour nous appeler, pour créer du lien, pour interagir avec nous . C’est le mot que nous entendrons le plus de toute notre vie. C’est le mot que le petit bébé reconnait en premier, si bien qu’une des cases à cocher du carnet de santé est : » L’enfant réagit à son prénom » Plus tard nos amis nos collègues nos proches répéteront ce mot qui nous fait exister comme une personne.
Ce prénom signifie d’où l’on vient. Etre nommé Eurydice ou Jean-Edouard, ne flèche pas la même origine sociale que Jordan ou Océane, ni que Fatima ou Aziz, ou Gwendal et Maïwenn. Ce mot contient toute une histoire, qui nous nourrit ou au contraire nous parait lourde, obsolète. Quand le prénom, si à la mode, devient finalement trop marqué par son époque, ou pour toute autre raison.

Le soignant, par définition, va recevoir dans sa carrière des patients des toutes ces esthétiques. Dans sa vie privée, il a ses préférences, rien que de très normal. Au cours de son exercice professionnel, par contre, il va laisser de côté ses goûts, pour se mettre au service de chacun. Il intègre l’altérité dans son exercice quotidien. Il s’agit de renoncer à toute forme de hiérarchie entre les micro-cultures qui composent notre pays. Un patient est un patient . Une patiente est une patiente non ?

Qu’elle s’appelle Marie -Charlotte ou Patimat . Qu’il s’appelle Robert ou Aluda. C’est la base non ? Sinon que serait-ce ?

Que serait-ce un pays où, à l’hôpital l’on accueillerait avec plus de respect l’un ou l’autre selon son prénom ? Quelle alliance thérapeutique serait alors possible ? Quelle égalité républicaine ?

Les soignants seraient-ils assez sots pour projeter leur préjugés dès le remplissage de la fiche ?

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Je rêve que je rêve

Dormir, ou plutôt s’endormir, est un challenge qui revient chaque soir. Comme une coupe que je remettrais en jeu, indéfiniment. Hier j’ai gagné contre l’insomnie, mais ce soir elle revient, et c’est le match retour, la belle, la consolante, ce que vous voulez, mais c’est un combat.

Un lit de princesse, voilà ce qu’i me faudrait. Non ce serait pire. Il me faudrait un lit où l’on peut se lever , lire , repasser. Repasser ? Oui un peu d’activité manuelle silencieuse, la nuit, cela apaise. Repasser donc ? Que sais-je ? Tricoter ? Cela demande trop de concentration. Faire les poussières ? Tiens ! Oui, voilà , faire les poussières que je ne fais jamais. Mais la nuit, il n’y a pas assez de lumière, et la nuit, je suis comme un zombie, la nuit, je ne suis bonne à rien .

Lire ou écrire. Faire des projets. La nuit, je n’ai plus de barrière , je me crois tout possible. Je n’ai plus de lobe frontal. Peut-être un jour je serai comme Peter Pan, la nuit, et je volerai.

Mais voilà, la nuit il y a aussi les bébés qui pleurent, et c’est étrange, cela arrive justement quand, après des heures de combat et de rage, je me suis affalée, hébétée, sur mon lit, et que la brume du sommeil m’a enfin envahie.

La nuit, parfois, il y a une moto qui passe, et qui déchire le silence, parce que son audacieux conducteur a trafiqué le pot d’échappement, pour exister aux yeux des passants. Je le maudis sans vergogne, le petit con. La nuit, parfois, il y a un téléphone qui sonne par erreur, ou des notifications whats’up des copains éméchés, qui échangent mille âneries . Pourquoi ,mais pourquoi n’ai-je pas mis mon téléphone hors ligne ? Si, je sais, c’est pour l’un ou pour l’autre, pour qu’ils puissent me joindre si besoin.

Le matin, il y a parfois le petit qui veut son bib, ou les poubelles qui passent bruyamment, et puis,enfin, il y a le petit jour. Je m’extirpe péniblement de mon lit. Je me réveille comme un corps échoué sur le rivage de l’aube. Sans force, sans esprit. Je n’ai pas pu ou pas voulu me coucher, je ne peux pas, ni ne veut pas, me lever. Je m’extrais péniblement de mon lit et de la nuit.

J’ai souvenir de ces journées post-insomnies où le seul fait de me parler, déclenchait d’invisibles larmes . Souvenir de ces jours, ou j’étais aussi zombie que la nuit, mais ou le pilote automatique ne fonctionnait pas si mal , donnant le change aux collègues et aux amis.

J’ai à peu près tout entendu à propos de l’insomnie. Que j’avais besoin de peu de sommeil, puisque, déjà enfant, je lisais deux livres avant de m’endormir, ou que je passais le début de ma nuit à contempler les orages . « Tu es de ces gens brillants qui changent le monde » ( Ah bon ? Je voudrais juste changer mes nuits !)

J’ai rencontré, très jeune, des médecins qui m’ont donné des benzodiazépines , sans me prévenir à quel monstre, dragon ou minotaure, ils me livraient . J’ai avalé avec la bénédiction de l’académie Valium ( à 17 ans ) Halcion ( 20 ans) Stilnox . Ah le Zolpidem ! encore plus efficace quand on le croque ! Miansérine, Laroxyl, Myolastan, Séresta, Témesta, Lexomil. Je les ai tous testés, je pourrais écrire un Trip Advisor de mes trips nocturnes avec ces produits. J’ai même eu un neuroleptique, espérant ainsi me sevrer de ces sorcières du sommeil.

Que les journées étaient belles quand je savais que j’allais bien dormir, je savais qu’en avalant la pastille magique, une douceur et un bien être remplacerait l’habituelle lutte contre mon lit. J’attendais , après mes grosses journées à responsabilité, ce moment ou je me pelotonnerais dans mon cocon , dans un oubli , dans un rien, ou je serais à l’abri de mes mille pensées, des mille assauts de mon cerveau enfiévré, incapable de se mettre de lui -même sur off.

Mais je n’en suis pas restée là. La chimie c’est le mal. Surtout, SURTOUT , les benzodiazépines : ces trucs-zépam et tutti quanti, C’est le maxi-mal. Après les mea culpa, mea maxima culpa de mon enfance catholique, bien sous tout rap, je suis passée au mea culpa des somnifères . Dans le Trip Advisor volume 2 , je pourrais décrire les séances de yoga, de sophro, de relaxation-les-yeux-ouverts.Je n’ai pas encore essayé l’hypnose. J’ai chanté, marché, fait du ski pendant plus de 6 heures, pour essayer de me faire dormir. Acheté des boules quiès en mousse puis sur mesure ….

J’ai consulté un psychiatre qui m’a dit solennellement qu’il ne pouvait rien pour moi, puisque je n’étais pas du tout malade, juste épuisée. J’ai raclé mes fonds de souvenir enfantins, j’y ai appris de nombreuses choses, fort utiles pour avoir le mode d’emploi de moi même. Mais j’espérais y dénouer LE traumatisme qui m’empêchait de dormir, et cela aussi fut inefficace.

Parfois au cinéma je vois la scène improbable de quelqu’un qui se couche et qui s’endort. « C’est donc si simple que cela ? Dormir ? S’allonger, fermer les yeux, et s’endormir ? Pour certains en tout cas, semble-t-il.  » Je regarde alors avec intensité, comme si ce savoir faire, ce savoir dormir pouvait traverser l’écran, et comme dans une infusion, me transmettre le gêne du sommeil qui me manque.

Dormir. Dormir. J’ai lu que, s’il n’y avait pas d’insomniaques de toutes espèces, ceux du soir comme moi, ou ceux de milieu de nuit , l’espèce aurait disparu. Dans mon immense contentement de descendre d’un lointain aïeul, qui a permis cette survie, je me maudis quand même, puisque maintenant, nous avons des portes et des murs qui nous protègent des grosses bêtes. Le savoir-veiller est devenu totalement obsolète et inutile.

L’amour, les benzodiazepines, et moi

  • Elle a un peu moins de 40 ans, drôle, sportive, 3 enfants. Elle est cadre dans une entrepri
  • se d’agroalimentaire de la région

Je la connais, ou en tout cas je croyais la connaître depuis longtemps, et je suis assez stupéfaite de sa demande de benzodiazépines, alors qu’elle dort bien.
Elle voit dans mes yeux mon étonnement elle prend une grande respiration:

“Je vais vous expliquer.
Quand j’avais 12 ans un cousin de mon père a essayé de me coincer, dans le tennis au fond du jardin grand-maternel. Il avait 26 ans .Nous avions tous une immense admiration pour lui, parce qu’il était agriculteur. Nous montions sur son tracteur, nous donnions le biberon aux agneaux, délaissés par leur mère. Bref, aller chez lui était un enchantement. Toutes les cousines rêvaient d’être remarquées  par lui, rêvaient de lui plaire. Nous nous exercions à la séduction, du haut de notre fière pré-adolescence.   Malheureusement, moi, je lui ai plu. Ah ! Non ! C’est encore ma mémoire manipulée et distordue qui dit cela. Plaire ? Cela ne devrait pas être ça, jamais.
Alors il ne s’est rien passé, ou presque rien. Mais les agressions sexuelles sont comme le gel sur les fleurs des cerisiers. Si cela arrive au mauvais moment,  même une seule nuit,  ça suffit à détruire la fleur.Il m’a saisie de ses grosses mains d’agriculteur, musclées par le travail et le tennis, il m’a ceinturée et gardée de force contre lui. Je sentais son sexe en érection contre moi, j’étais terrifiée. C’était une émotion très étrange. A la fois je comprenais très bien ce qui se passait , et à la fois ce qui venait à ma compréhension était tout simplement impensable. Au sens littéral : impossible à penser. Combien de secondes, combien de minutes se sont passées? Je ne pourrais le dire. Je me suis débattue en vain. Il fallait sans doute qu’il finisse sa petite affaire. Quand j’y pense maintenant, je me demande s’il a éjaculé après s’être frotté contre moi, ou non. 
J’ai fini par trouver une solution en disant que j’entendais ma grand-mère m’appeler. A-t-il eu peur d’être découvert ? Avait-il assouvi sa pulsion ? Ou l’équilibre entre la honte et la pulsion, avait-il enfin basculé du côté de la honte? Je ne sais. En tout cas l’étreinte s’est légèrement relâchée, et j’ai pu m’enfuir.
Je me revois très bien courant dans cet immense jardin, ce parc plutôt, me répétant “Cela n’a pas existé, cela n’a pas existé.” Ce jour-là, je portais une très jolie robe, en tout cas une robe que j’aimais beaucoup. Une robe en jersey jaune et bleu moulante, comme une chaussette, vous voyez ?


Elle m’a regardé pour vérifier que je comprenais bien, et elle a repris.

 “J’aimais me regarder dans la glace et je me trouvais belle.Je voyais mes petits seins pointer sous l’étoffe. J’étais heureuse d’être adolescente.
Je suis donc rentrée dans  la maison de ma grand mère,j’ai pris une paire de ciseaux et j’ai coupé ma robe en  deux  morceaux. Ma mère était très étonnée et m’a dit: ”Que fais-tu là, je croyais que tu l’aimais beaucoup cette robe?“ J’ai trouvé une excuse quelconque. Et pendant 20 ans,  je me suis habillée comme un sac  à part à quelques occasions. Ne plus jamais plaire, jamais.
Cela va peut-être vous paraître bizarre docteur, mais malgré tout ça, j’ai vraiment oublié cet épisode. Je n’en ai parlé à personne. Ma mère aimait à dire que le viol n’existe qu’en situation de guerre. Cela n’encourage évidemment pas la confidence.
Cependant elle m’avait mise en garde. Un jour nous allions dans cette famille justement, elle m’avait dit “Tu verras, c’est très désagréable quand tu deviens adolescente,il y a des gens qui se croient tout permis .On se demande même s’ils ne vont pas carrément appuyer sur ton sein pour voir s’il y a du lait dedans” Elle m’avait mise en garde contre la vulgarité et l’obscénité, mais elle ne m’avait pas préparée à la violence sexuelle, de la part de quelqu’un que j’aimais tellement. J’ai donc refoulé ça volontairement, pour survivre sans doute, et j’ai survécu.
Mais il a recommencé quelques années plus tard .Sans vergogne. En public mais en douce quand même. Nous étions quelques cousins, debout dans le parc, à discuter. Il s’est rapproché de moi, en érection encore, il s’est frotté contre moi .J’avais 18 ans peut-être cette fois-là. Mes souvenirs ont alors resurgi avec une violence incroyable. J’ai sursauté, je me suis écartée, c’était comme une brûlure, j’étais pétrifiée, mais je n’ai encore rien dit devant lui.J’en ai parlé à ma sœur quelques années plus tard.
Il m’a fallu encore plus de 10 ans pour que je me rende compte que d’autres cousines avaient subi les mêmes choses .
À ce moment-là nous avons appris aussi que son père faisait pire encore, à des enfants encore plus jeunes . A sa nièce et à sa petite fille notamment , celle qui a parlé, mais sans doute à  beaucoup d’autres encore, qui se sont murées dans le silence. 
Nous sommes extrêmement nombreux. Nous avons été jusqu’à 400 dans une réunion de famille .La petite fille qui avait été abusée par son grand père,  n’ a pas eu froid aux yeux. Elle a tout raconté dans une lettre qu’elle a envoyé à chacun d’entre nous.“

Je ne sais plus depuis combien de minutes nous parlons, C’était la dernière consultation de la journée, c’est peut-être pour ça qu’elle s’est laissé aller à parler. C’est peut-être pour cela que je ne l’ai pas interrompue. Mais comment interrompre une confidence pareille de toute façon.


”J’ai eu une belle vie. On dit de nous que nous sommes des survivantes d’abus sexuels et j’ai bien survécu. Mais il y a deux choses terribles pour moi.

La première c’est que je fais toujours l’amour à trois .Il y a mon amoureux, il y a moi et il y a la peur. Je l’ai revu l’autre, vous savez .Il ne me fait pas peur, plus du tout. Je lui dis bonjour comme si de rien n’était, je suis complètement coupée en deux,  entre le passé et le présent. Je l’ai revu des tas de fois depuis mon enfance. A chaque fois, tout le temps que je suis dans la ferme , c’est comme si j’avais oublié ce qui m’est arrivé, comme si ma mémoire s’était arrêtée à 11 ans trois quart. C’est très étrange . Tout le monde fait semblant. Quand je suis là-bas, je redeviens la petite fille qui admire le grand cousin agriculteur. Il redevient l’agriculteur accueillant et cultivé. Comme si on rejouait indéfiniment la scène d’avant l’agression.Comme une immense nostalgie.Jamais un observateur  extérieur ne pourrait deviner ce qui s’est passé entre nous. En nous voyant tous les deux, on pourrait même me traiter de menteuse, ou de “celle qui voulait bien finalement” tant je suis naturelle avec lui. Cette étrange comédie fait naître en nous une complicité supplémentaire. Il sait que je sais.

Mais lorsque mon amoureux me touche, alors la peur vient. Je ne peux pas faire l’amour sans benzodiazépine. Je peux  le matin, après avoir bien dormi comme si la peur était partie avec l’abandon du sommeil. Je pense que, voir mon amoureux dormir dans la nuit,  le voir si peu dangereux, si abandonné, si vulnérable, fait s’évanouir l’angoisse. Je le réveille le matin par mes caresses, et là, à ce moment précis, je n’ai plus peur. Avec les enfants qui sont nés, c’est un peu compliqué les grasses matinées tendres…

Elle me regarde, elle sourit, elle sait que j’ai des enfants et que je connais les grasses matinées  impossibles..

Ce serait tellement plus simple si j’avais peur de l’autre, de celui qui m’a agressé, mais c’est comme ça….


L’autre truc qui me dégoûte, c’est qu’ils sont allés à la manif pour tous. Vous vous rendez compte ? Lui, sa femme, ses sœurs, beau-frères, belle-sœurs, beau-père, belle-mère, cousins, amis, comme s’ils allaient prendre le thé entre gens chics, alors que maintenant ils savent. Alors que son propre fils Matthieu est homosexuel,alors qu’ils ne manifestent jamais pour aucune cause altruiste. D’ailleurs, chez eux ils disent “LA manif” parce que, de toute leur vie, il n’y en a eu qu’une. Celle ou ils sont allés s’occuper des fesses des autres, alors qu’ils ne sont pas capables de gérer les leurs. Mais leurs pulsions nauséabondes, sur deux générations,  ne les gênent pas. Ça non.Une famille de prédateurs sexuels  qui va, dans l’hypocrisie la plus totale, donner des leçons de morale. La famille se mûre dans le déni, et fait semblant . Et LUI !  Le paraître,  plus important que le consentement d’un enfant, de l’enfant que j’étais, des enfants que nous étions.

Il n’y aura jamais assez de mots pour dire cette bassesse.“

Elle se met en colère, enfin. Je reçois sa douleur comme on reçoit un diamant. Précieux signe d’une confiance entre nous, d’une alliance qui, je l’espère, est un peu thérapeutique. Elle continuera sa vie de survivante. Sa belle vie

Qui sont ces migrants qui débarquent dans notre petite ville ?

Qui sont ces hommes, femmes ou enfants ayant traversé des frontières dans les conditions que l’on sait pour demander l’asile à notre pays ? D’où viennent-ils ? Et pourquoi arrivent-ils à La Roche-Sur-Yon, dans une petite préfecture de province ?

https://www.placedeslibraires.fr/livre/9782712215118-qui-sont-ces-migrants-qui-debarquent-dans-notre-petite-ville-un-medecin-raconte-brigitte-tregouet/

Louisa, Blaise, Aminat, Djavganat, Antoine… Autant de prénoms, autant d’histoires singulières. Mais toujours une énergie, une indomptable volonté de vivre. Dans le cabinet de Brigitte Tregouet, médecin dans un quartier populaire où plus de 500 migrants ont consulté en 15 ans, malgré l’obstacle de la langue et de la différence culturelle, des liens d’une profondeur exceptionnelle se nouent.

Au travers du récit de cette rencontre saisissante se disent les tragédies du pays de départ et du chemin de l‘exil qui ébranlent la soignante mais également la chrétienne engagée. L’auteure raconte aussi les embûches ici en France et les échecs mais évoque la lente intégration par le travail, l’école, le sport… Les liens qui se tissent, la découverte de la culture de l’autre avec toute sa richesse, sa spiritualité, nous emmènent dans un voyage surprenant.

On y découvre aussi, cette manière joyeuse de dire merci, qui témoigne de cette culture de la fraternité, emportée dans la valise migratoire, ainsi que la profonde reconnaissance de ces exilés : « Tu es ma mère, tu es ma sœur. »

Au travers de cette expérience intense et inattendue, une évidence se fait jour : les réfugiés d’aujourd’hui sont les français de demain. Avec eux, nous serons la France, et celle-ci sera belle si nous le voulons bien.

POINTS FORTS

– Le témoignage exceptionnel d’un médecin généraliste qui raconte le vrai visage des migrants.

– Une contribution au débat, loin des peurs et des fantasmes.

AUTEUR

Brigitte Tregouet est médecin généraliste dans un quartier populaire de la Roche-sur-Yon, en Vendée. Maître de stage, chargée d’enseignement au Département de médecine générale de l’université de Nantes. C’est dans le cadre de vacations auprès des structures pour SDF de la ville qu’elle rencontre les demandeurs d’asile. Membre de la Cimade et présidente du groupe local de Vendée pendant deux ans elle est aussi cofondatrice d’une association de soins psychiques pour migrants ACSSIT et de l’antenne locale du réseau d’hébergement solidaire « Welcome ».

La cité endormie ronronne

Une tour de huit étages, au milieu d’autre tours, plus petites ou plus grandes, poussées en lieu et place de la ferme d’un Henri et d’une Lise, dans les années 70.

Au rez de chaussée il y a Madame Albert dans son fauteuil roulant, et son compagnon de 25 ans de moins qu’elle. Il prend soin d’elle, simplement, gentiment, comme une évidence. Il le fait jusqu’au bout. Pourtant rien de leur histoire n’est évident. Leur rencontre. Il avait 17 ans, elle 42. Leur enfant si vite arrivé, alors qu’elle était encore mariée, et qui est donc officiellement l’enfant de l’autre. Il y a beaucoup de douceur entre eux. Beaucoup de respect.

Au quatrième il y a Monsieur Bernard et ses 93 ans. Droit et fier comme un militaire en retraite. Mais je crois qu’il était comptable. En fait je ne sais plus. Il y a sa femme, de 25 ans de moins que lui. Je sais d’elle son enfance fracassée, et son premier mariage violent. De lui, elle dit qu’il lui a tout appris. Le respect, la culture générale. Tout. Elle rit parfois en racontant l’exigence qu’il avait pour elle, pour qu’elle connaisse l’actualité et qu’elle soit capable de se former une opinion. Elle prend soin de lui gentiment, simplement, comme une évidence. Elle le fait jusqu’au bout. Elle parle de lui en disant  » Mon époux » avec une sorte d’élégance fière, un peu surannée, insolite en ce lieu.

Au troisième il y a l’ATSEM . Agent Territorial Spécialisé des Ecoles Maternelles. Je la connais bien car mes enfants fréquentent l’école du quartier , malgré les moues dubitatives de ceux qui ont choisi l’entre-soi pour leurs enfants. Quand je rentre chez elle, je suis éblouie par la profusion de couleurs ,de tissus, d’objets insolites de son univers créatif et renouvelé. En un instant, ce qui aurait pu être un banal appartement HLM, devient tapis volant, au pays des mille et une nuits. Elle a grandi tout près d’ici pourtant, perdue dans une très grande famille de la campagne avoisinante, comme il y en a encore beaucoup : 10, 11, 13 enfants ? Je ne sais plus.

Au huitième , je ne veux plus y aller. Une nuit de garde il m’a appelé en état d’ivresse. Il a posé sur la table de la cuisine une balle de revolver, et m’a dit. « J’ai honte de boire. Je me dégoûte , je me hais. Alors a chaque ivresse j’appelle le médecin de garde et je lui donne une balle. Lorsqu’il n’y en aura plus qu’une, elle sera pour moi. » Il a du réussir son défi d’arrêter l’alcool, car je le croise parfois dans le quartier, bien vivant et avec un beau visage apaisé. Mais cette nuit-là, je n’en menais pas large, et je ne tiens pas à recommencer l’expérience.

Au sixième il y a Monsieur et Madame Abda . Le mari est au travail dans une fonderie, où le patron ne fait pas d’effort pour le protéger de la silice. Les enfants sont prêts à partir à l’école. Les mains sont propres. Les sacs sur le dos et les petites lunettes neuves sur les nez. Les grands accompagnent les petits. L’école est à deux pas. Ça sent la famille bien structurée, l’affection , l’application à réussir. Rien de plus chaleureux que la famille du sixième. Je viens voir le nouveau-né. Il n’est pas possible de venir sans boire un thé ou un jus d’orange. Ce serait faire insulte à l’hospitalité. Elle ne parlait pas français quand elle est arrivée du Maroc pour rejoindre son mari. Mais les enfants parlaient français entre eux et elle a appris ainsi.

Au septième c’est la grippe, dans une autre grande famille.Je décline doucement la deuxième proposition de thé de l’après-midi . Les petites rigolent dans leurs lits superposés : « Vous n’y couperez pas  » Je bois brûlant le thé à la menthe qui a le goût de la douceur et de la courtoisie du Maghreb.

Retour au cabinet .Je finis mes consultations. En sortant, la lueur rouge du jour finissant illumine le ciel, derrière les tours, et le vol somptueux d’un héron. Plus loin une bande d’étourneaux criards tourbillonne à la recherche d’un dortoir pour la nuit.

Il fait nuit maintenant. La cité est là comme une bête assoupie. J’entend ses douze mille respirations mêlées à la mienne. Je fais partie de sa vie, elle fait partie de la mienne. Certains étages sont éclairés, d’autres éteints. La bête ne dort que d’un œil. Son cœur palpite contre le mien et parfois j’ai mal de ses douleurs.

Demain les cris d’enfants reprendront dans la cour d’école. Les mères discuteront sur le trottoir, quelques instants, puis s’en iront, qui à la maison, qui au travail. Les commerçants, pharmaciens buralistes, kebabs et supérettes, lèveront leurs rideaux.

Mais pour l’instant, loin de ceux qui s’enorgueillissent de ne pas vire ici, c’est le temps du sommeil, des amours ou des chagrins, de la famille ou de la solitude, du chez soi riche ou fragile. Le temps de la nuit.

Vacciner en médecine générale : prestataire de services ou agent de l’état?

      *C’est une jeune femme que j’ai rencontré dans une fête chez des amis. Elle est cadre dans une structure médico-sociale. Quand elle arrive au cabinet médical elle me tutoie et me demande de regarder ses trois enfants âgés de 6 mois à 5 ans. Seul l’aîné est vacciné, et très peu. Le plus jeune porte un collier d’ambre. Ils sont allergiques aux protéines de lait de vache me dit-elle. Comment aborder cette famille qui s’imagine, de par notre rencontre préalable, que je vais forcément être d’accord avec eux ?

     **Il est kiné, elle est animatrice. Je n’étais pas leur médecin mais celui de ses parents à elle, décédés assez jeunes et que j’ai accompagné jusqu’au bout. Leur enfant de 9 mois vient au cabinet médical. Son carnet de santé est totalement vierge. Ni pesée ni mesure ni examen ni vaccin. Rien.

   ***Un jeune étudiant en master de biologie, fils de député, vient me voir en urgence parce qu’il découvre à cette occasion que ses parents l’ont très peu vacciné. Evidemment il ne peut pas commencer son travail en laboratoire. Je vais le vacciner en urgence et en accéléré.

   ****Une fille d’amis vient me voir en urgence parce qu’elle veut rentrer dans la réserve de la gendarmerie. Ses parents ont toujours refusé de la vacciner contre l’hépatite B, ce qui est obligatoire. Nous allons le faire aussi en accéléré.

Visuel grippe

Dans mon quartier populaire, la confiance dans le médecin, et donc dans le vaccin, est habituellement  la règle.  La peur de la maladie et de la défaillance physique participe  à la demande vaccinale. Quand on n’a que l’énergie de son corps pour lutter contre l’adversité, il est capital d’éviter sa défaillance.

Il est bien troublant de constater que le refus de vaccin vient d’une population instruite et qui pense que ses conditions de vie,  son hygiène de vie, via le sport une alimentation équilibrée (parfois bio), et l’absence d’addiction, la protègent suffisamment pour se passer du vaccin. Une population qui utilise des produits dits « de santé » n’ayant pourtant pas fait la preuve de leur efficacité, voire dont on sait qu’ils causent des morts comme le collier d’ambre. Ces intellectuels se sentent plus forts que les grands fléaux historiques, contre lesquels nous vaccinons nos patients.L’efficacité des vaccins a invisibilisé ces maladies atroces : polio tétanos diphtérie et a donné l’illusion de leur disparition.

L’alliance thérapeutique est une communauté de travail c’est-à-dire que, pendant un temps donné, le patient et le soignant travaillent ensemble au même objectif, qui est la santé du patient, ou de ses enfants.

Alliance et anti-alliance

D’un côté il y a les médecins pro vaccination, exigeant une médecine fondée sur des preuves et s’inquiétant du manque de rigueur de l’état face à l’ésotérisme médical.

Pourtant les excès de la vaccination sont en partie responsables de la méfiance de la population. On pourrait parler du BCG qui a été maintenu en France malgré sa faible efficacité alors qu’il était supprimé depuis longtemps dans beaucoup de pays d’Europe. Le vaccin contre la variole qui a été pratiqué longtemps alors qu’il donnait de temps en temps des terribles encéphalites. Le grand battage médiatique autour du vaccin contre la grippe sous Roselyne Bachelot a évidemment fait perdre confiance dans l’expertise au plus haut niveau, celui de l’OMS. Le taux de vaccination anti-grippale chez les professionnels de santé a chuté ensuite massivement et durablement. En 1992 pour vendre le vaccin contre l’hépatite B, les visiteurs médicaux présentaient des flyers comparant l’hépatite B avec le SIDA. Plus tard une publicité pour le ROR disait je cite « Un enfant ne peux pas savoir que les oreillons donnent la méningite. » Jouer sur la peur en faisant le parallèle entre méningite méningococcique foudroyante et méningite ourlienne bénigne, entre SIDA, alors non encore accessible aux trithérapies, et hépatite B est scandaleux. Il y a une mémoire collective de ces manipulations par la peur. Le refus du vaccin est un refus de cette autorité qui s’est dévoyée. Encore aujourd’hui, sur les réseaux sociaux les médecins attachés à la vaccination brandissent des arguments moraux et catastrophistes peu propices à susciter une adhésion des patients perplexes. Le battage médiatique récent autour de morts par rougeole, ne doit pas nous faire oublier que les morts évitables en France sont majoritairement les suicides, les accidents de la route,  les cancers liés à l’exposition à des produits toxiques, les accidents cardiaques. Ce battage médiatique peut être ressenti comme de la manipulation, au moment où l’état rend ces vaccins obligatoires.

De l’autre côté il y a le groupe des anti-vaccins. Là aussi beaucoup de mensonges. Le mensonge des vaccins homéopathiques, remboursés par l’assurance maladie, et imposés dans nos bases de données informatiques. En cherchant par exemple Prevenar, le vaccin contre le pneumocoque, dans nos ordinateurs, on trouve Prevenar 15 ch. Par défaut   la liste des produits homéopathiques est activée sur la base Vidal que je suis obligée de payer. Cette base officielle, historique, contient donc des produits homéopathiques, placebos, au même titre que les médicaments actifs.  Ces groupes anti-vaccins nient la réalité de l’efficacité des vaccins, pourtant radicale, dans l’histoire des épidémies. Ils nient l’efficacité du vaccin contre le tétanos au titre que la maladie n’est pas immunisante, sans prendre le temps de chercher à comprendre ce qu’est une toxine ni les travaux fondateurs de Gaston Ramon sur l’anatoxine. L’anatoxine est une toxine désactivée, inoffensive mais qui, injectée dans le corps humain a un pouvoir vaccinant.

Hannah Arendt nous dit que : « Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croira plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire, ne peut se faire une opinion. »

 Pour en revenir à notre consultation de médecine générale

Quel est notre rôle ? Sommes-nous des agents de l’État devant nous assurer de l’application de la loi ? Et en cas de refus de le signaler à la Protection Maternelle Infantile par le biais d’une information préoccupante comme certains professionnels le préconisent ? A l’opposé ne sommes-nous que des prestataires de service, répondant juste à la demande du jour ?  Comment pouvons-nous nous affirmer, comme soignants convaincus, et comme scientifiques, sans rentrer dans l’argument d’autorité, que nous détestons tellement lorsqu’il s’applique à nous.

Bien évidemment face à des intellectuels la phrase « Je suis le médecin, donc je sais mieux que toi » est totalement bloquante et contre-productive. Sans même prononcer cette phrase, la posture, ressentie par les patients est également bloquante.

Renoncer à vacciner, et bien évidemment d’autant plus lorsqu’on a rencontré  au cours de son exercice des tétanos, des polios ou des hépatites graves n’est pas acceptable non plus. Voire extrêmement troublant.

L’honnêteté intellectuelle, la rigueur et  la prudence scientifiques sont les ingrédients  indispensables à la relation de soin.

Cela suffira-t-il à renouer la confiance ?

Prescrire une visite au musée ?

Il était cadre dans établissement médico-social. Il a beaucoup travaillé, il a beaucoup donné lui-même, il a beaucoup fumé aussi.

Le soir et le weekend il retapait sa maison . Ils faisait sont nid. Les enfants y ont grandi et suis ils sont partis . C’est tombé sur lui brutalement : infarctus.  Découverte de diabète en prime.  Tout à coup il a fallu qu’il prenne soin de lui, qu’il se considère comme quelqu’un de fragile. Fini le tabac, fini les excès d’alcool . Attention aussi à la nourriture, attention à la quantité de d’activité physique par semaine.Il ne faut pas porter de choses lourdes. Il est de venu sujet d’une religion avec beaucoup d’interdits et beaucoup d’obligations. S’il rechignes à pratiquer,  il risque la rechute et  la mort.
La retraite est venue. Il s’est assis dans le canapé et il a commencé à ne rien faire. Rien du tout.  Rien du tout le matin. Rien du tout le midi. Rien du tout le soir. Rien du tout pendant les vacances ni pendant le weekend. Son médecin a dû prendre sa retraite  et c’est comme ça qu’ il est venu me voir.
Bien entendu il m’a beaucoup inquiété, malgré l’élégance de son ironie. J’aurais dû le mettre sous antidépresseur, mais je n’ai pas osé. Je craignais de lui balancer une fragilité de plus, un médicament de plus. Alors nous avons parlé, beaucoup. Je l’ai fait revenir.  Il m’a parlé de son rêve de passer sa retraite à aller voir tous les plus beaux musées du monde et que finalement il ne l’avait pas fait et qu’il ne le ferai jamais.
Je lui ai parlé du musée d’art moderne qui venait de ré-ouvrir et qui est si beau . Avant d’aller à l’autre bout du monde il pourrait aller peut-être à 500 mètres de chez lui? Je lui ai fait son ordonnance pour 3 mois j’ai écrit à la fin  » Allez au musée » .Je lui ai dit que c’était une ordonnance, au même titre que les médicaments.

musée

Je l’ai confié à l’infirmière asalée. L’infirmière m’a parlé de lui, elle le trouvait très dépressif ,vraiment. J’ai douté de moi. Je me suis dit que j’aurais vraiment  dû lui  donner un antidépresseur, l’envoyer chez le psychiatre, faire quelque chose. Et puis il est revenu pour renouveler ses médicaments  3 mois plus tard. Il avait le sourire. En s’essayant il  a sorti de sa poche un petit morceau de carton et il l’a posé sur le bureau en tapant du plat de sa main et en riant pour de bon. Il a soulevé sa main délicatement. En dessous il y avait le ticket d’entrée au Musée . Il a continué à rire, il m’a dit qu’il  y avait emmené sa femme  qui en rêvait, et un ami qui, lui,  n’avait jamais mis les pieds dans un musée. Il lui avait servi de guide et il était heureux d’avoir pu transmettre sa passion à un novice. Il m’a dit qu’il avait recommencé à prendre soin de son jardin. Il m’a parlé de  plusieurs autres musées  qu’il avait visité depuis notre première rencontre.
Je ne lui ai pas prescrit d’antidépresseurs.

Peut être faudrait-il songer à  faire rembourser les billets de musée par la sécu. ca fait vraiment du bien.